Arnaud et Jean-Marie Larrieu : « La comédie musicale offre une liberté folle »


Dans votre film, Un homme, un vrai, en 2003, il y avait déjà des passages chantés. Votre envie de comédie musicale remonte donc à loin…

Jean-Marie Larrieu : Les chansons s’étaient invitées dans le film assez naturellement. C’était une comédie de remariage dans laquelle on explorait différents genres.

Arnaud Larrieu : Le personnage principal était un réalisateur en herbe qui devait faire un petit court métrage et qui transformait un film d’entreprise en comédie musicale. Il avait ce fantasme de comédie musicale.

C’était également un peu votre propre fantasme, non ?

Jean-Marie Larrieu : Oui, ça devait parler de nous, sans doute ! (Rires.) À l’origine, nous n’étions pas spécialement destinés à faire de la comédie musicale, c’était venu de manière impromptue. Mais ça nous avait beaucoup plu et le film nous avait permis de rencontrer Philippe Katerine [qui composait les chansons du film, NDLR]. On avait fini par se dire qu’on en ferait une, un jour… Des gens nous en parlaient. On a régulièrement choisi des musiciens comme compositeurs, et il y a souvent des chansons qui traversent nos films, des chansons avec des paroles : Les Marquises de Brel dans Peindre ou faire l’amour, Ton style de Ferré dans Les Derniers Jours du monde… Pour Tralala, on a été encouragés par le producteur Kevin Chneiweiss. On a recontacté Philippe Katerine, et tout s’est enclenché très vite. Au départ, Katerine devait tout faire, jouer dans le film, composer… Il n’a finalement pas eu le temps, mais ça a été un déclic et le projet s’est mis en branle rapidement. Nous avons ensuite obtenu l’aide du CNC pour les comédies musicales. L’entretien qu’on a eu avec les gens de l’Avance sur recettes était intéressant car, s’agissant d’un genre, on a beaucoup plus parlé de cinéma en général que du scénario proprement dit. D’habitude, c’est le scénario qui prime, mais là, la conversation était moins littéraire. On parlait de qui allait composer les musiques, imaginer les chorégraphies, etc. C’était tout de suite très cinématographique.

La comédie musicale est un genre, mais en France, en dehors de Demy, Resnais, de l’opérette et de quelques exemples isolés, la tradition semble beaucoup moins vivace qu’aux États-Unis…

Arnaud Larrieu : On pourrait dire ça de tous les genres ! Le rapport au genre est toujours, à un moment donné, un rapport au cinéma américain. Ce qui fait qu’en France, on peut se permettre de jouer avec – même si je n’aime pas trop le terme « jouer » car on a pris ça très au sérieux ! Dans Tralala, le scénario est construit de telle manière que le film se dirige petit à petit vers la comédie musicale, plutôt que de l’imposer d’emblée au spectateur.

Jean-Marie Larrieu : On s’est dit très tôt qu’on ne ferait pas ça à l’américaine. Déjà parce qu’on n’a pas ces moyens-là. On a préféré se poser la question : « Ça veut dire quoi, la comédie musicale, dans nos vies ? » On ne mésestimait pas non plus quelque chose de très français, à savoir la détestation pour la comédie musicale d’une partie des financiers, du public… Beaucoup de gens n’aiment pas, dans la comédie musicale, cette convention qui veut que les personnages se mettent tout à coup à chanter et à danser. On a donc fait très attention aux transitions, aux passages d’une scène « normale » vers le décollage d’une chanson, et surtout à comment on atterrit après une chanson. C’est très travaillé dans le film.

Même chose pour la danse, qui prend de plus en place au fil du film…

Jean-Marie Larrieu : Exact. On a souhaité travailler avec la chorégraphe Mathilde Monnier, car on savait qu’elle pouvait trouver des solutions pour occuper l’espace d’une manière différente, faire bouger des comédiens qui ne sont pas des danseurs professionnels. Dans la scène de la boîte de nuit, on part d’une danse d’apparence « instinctive » et, petit à petit, la chorégraphie s’invite dans la séquence.

Quels amateurs de comédie musicale êtes-vous ?

Jean-Marie Larrieu : La découverte de Demy nous a beaucoup touchés. Pour le conte et l’idée que le romanesque est d’essence provinciale. On aime aussi beaucoup Minnelli, quand ses films nous emmènent dans des espaces quasi mentaux, où tout est stylisé.

Arnaud Larrieu : Dans la comédie musicale, il y a toujours la notion d’exploit, notamment d’exploit chorégraphique. Minnelli fait ça très bien, quand on part avec lui dans un autre monde. On en avait conscience et on a situé ce moment-là dans la scène de la boîte de nuit, où le récit enclenche la dernière partie de l’histoire, alors que continuent la musique, les chansons… La boîte de nuit, c’est 17 minutes, toutes musicales, avec des variations de genre, puisqu’il y a la musique du lieu, donc, mais aussi les chansons de Bertrand (Belin) et de Mathieu (Amalric). Dix-sept minutes pendant lesquelles l’histoire continue à avancer et où les danseurs se synchronisent pour une chorégraphie de cinéma. C’est là qu’on situait « l’exploit » du film.

L’une des particularités de Tralala, c’est que chaque personnage a son compositeur attitré…

Jean-Marie Larrieu : Un peu comme dans la vie, où on a tous des goûts musicaux différents. On trouvait intéressant que chacun des personnages ait une spécificité dans la manière dont il chante. Il y a quand même une familiarité entre les gens qu’on a choisis – Katerine, Dominique A, Bertrand Belin, Jeanne Cherhal, Étienne Daho… Ils se connaissent tous.

Arnaud Larrieu : Et ils nous laissaient une totale liberté pour réarranger avec Renaud Letang ce qu’ils avaient écrit. Ils ont produit des mélodies, guitare, piano, toutes simples, et c’est Renaud qui a harmonisé l’ensemble pour donner une cohérence et que ça devienne aussi de la musique de film.

Comment écrire un scénario en chansons ?

Jean-Marie Larrieu : Au début, on s’est dit qu’on allait écrire le scénario avec juste la mention « chanson » à l’endroit où ça chantait. On ne s’est pas non plus privés d’utiliser des chansons déjà existantes, en rectifiant parfois les paroles pour qu’elles correspondent mieux au film. Parfois c’était l’inverse : Le Mot juste de Bertrand Belin, par exemple, existait déjà, et le scénario s’est presque adapté à la chanson. On croirait qu’elle a été écrite pour le film, or elle préexistait au scénario. C’est une démarche proche de celle de Resnais dans On connaît la chanson. On avait préparé une playlist de chansons qui suivaient l’évolution du scénario, que nous faisions écouter aux musiciens. C’était une sorte d’esquisse musicale de tout le film. Puis on s’est mis à écrire. Les chanteurs s’intégraient au scénario, ils arrivaient avec leur propre univers mais s’adaptaient aux contraintes narratives.  

En plus de Tralala sortent cette année, entre autres, Annette de Leos Carax, une nouvelle version de West Side Story par Steven Spielberg… C’est le grand retour de la comédie musicale.

Jean-Marie Larrieu : Oui, c’est très troublant ! La La Land a de nouveau ouvert l’horizon en redonnant confiance aux producteurs. Tout à coup, les financiers ont été obligés d’admettre que les gens avaient envie de voir des comédies musicales. Et c’est toujours mystérieux, ce genre de phénomène. Ça rend humble, parce qu’on croit avoir une idée hyper singulière et on s’aperçoit que beaucoup de gens l’ont en même temps ! Ce qui est intéressant, c’est que chacun le fait à sa manière. J’imagine qu’il y a aussi là-dedans un désir de consolation, de réunion. C’est aux critiques de cinéma de nous le dire !

Arnaud Larrieu : Est-ce qu’il n’y a pas aussi une sorte de réaction à tout un pan du cinéma contemporain très violent, très réaliste ?

Jean-Marie Larrieu : En tout cas, la comédie musicale offre des libertés incroyables. C’est très étonnant, parce que le genre implique aussi des contraintes un peu lourdes. Il faut enregistrer les chansons avant, penser la chorégraphie, trouver comment occuper l’espace le temps d’une chanson… Et en en même temps, ça donne une liberté folle sur les ellipses, l’expression directe des sentiments, l’interpellation du spectateur… Je ne vois pas d’autres genres où on peut s’adresser directement au spectateur sans casser la fiction.

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